Merci encore à @paolarug pour cette traduction de l’interview qui donne envie de lire Judith Miller bien plus encore.
Judith Miller dans ADN CULTURA
Judith Miller, fille de Jacques Lacan, a obtenu son Doctorat de Philosophie à la Sorbonne dans les années 70. Elle n’est pas psychanalyste mais sa vie tourne autour de la psychanalyse. Elle est marié à Jacques-Alain Miller, président de l’Association Mondiale de Psychanalyse, et depuis 1981 elle préside la Fondation du Champ Freudien, institution créée par son père en 1979 pour la diffusion de la psychanalyse dans le monde.
Judith Miller a été la semaine dernière à Buenos Aires à l’occasion du IV Encuentro Americano del Campo Freudiano ; De plus, elle a donné la conférence « Freud, Lacan et l’université » dans la Faculté de Psychologie de l’UBA (NT Universidad de Buenos Aires) à laquelle 600 personnes ont assisté. En dialogue avec ADN Cultura elle a raconté qu’elle passe beaucoup de temps chez elle, travaillant à l’ordinateur ou répondant aux e-mails de ses collègues. Elle a quatre petits enfants et elle s’amuse beaucoup à être avec eux, à faire ce qu’ils veulent, mais « avec quelques réserves – elle précise – parce que des fois elle a des surprises ». Les petits enfants lui permettent de sortir de ses habitudes, la mettent en contact direct aves des questions de l’époque actuelle, comme les nouveaux modèles familiaux, l’éduquent sur l’usage de la technologie.
À son tour, elle essaye de leur transmettre quelque chose de son expérience, son « savoir de grand-mère ».
Elle se définit comme une femme « travailleuse » et elle se réjouit d’avoir trouvé, à chaque étape de sa vie, quelque chose à faire dans lequel elle se sente engagée.
« J’ai la chance de ne pas connaître l’ennui » elle dit. Pendant Mai 1968 elle était un des professeurs les plus engagés à l’université et elle n’a pas honte de ça. « Naturellement, j’ai eu des illusions, mais des fois il est difficile de vivre sans illusions » confesse-t-elle.
- Qu’est-ce qui a changé dans la psychanalyse actuelle par rapport à celle que Freud avait proposée ?
- La psychanalyse a appris de l’histoire du mouvement analytique que l’inconscient a des ressources et que les gens changent avec le mouvement de la culture. Dans les pays où la psychanalyse existe depuis un siècle on ne voit pas les mêmes hystéries que Freud a vues. L’hystérique est historique [elle rit], c’est Lacan qui dit ça.
La psychanalyse d’aujourd’hui doit pouvoir faire face à une nouvelle clinique, et les analystes essayent d’actualiser cette clinique tous les jours. Même si l’expérience et la réflexion sur la clinique sont précieuses, il n’existe pas de possibilité pour les analystes de considérer qu’ils ont tout le savoir clinique: ils apprennent chaque jour de chaque cas. C’est comme ça depuis l’époque de Freud. Il disait que chaque cas doit être écouté comme le premier. Ça fait partie de la formation propre des analystes et on le dit d’une façon un peu socratique : « Il faut savoir ne pas savoir ».
Mais pour ça, chaque analyste doit avoir beaucoup de savoir : principalement à partir de sa propre analyse et de son expérience comme pratiquant.
- Les détracteurs de la psychanalyse estiment que ce qui aurait pu être une théorie innovatrice au début du XX siècle, est périmée. Comment la psychanalyse s’est-elle rénovée ?
- Il y a une clinique nouvelle avec des concepts surgis à partir de l’expérience de Lacan et l’œuvre de Freud. Dans le cadre du Champ Freudien il y a une étude très soigneuse de ce qui s’appelle «le dernier enseignement de Lacan ». Certains des nouveaux symptômes trouvent leur explication dans cet enseignement, par exemple, ce qu’on appelle la « nouvelle anorexie ».
Les analystes ne sont pas les seuls à être en contact avec ces nouveaux symptômes. Il y a des lois très récentes en France visées à empêcher la publicité qui conduit à l’anorexie, parce que il y a une poussée commerciale qui invite à ne pas manger pour avoir l’image à la mode. Pas toutes les femmes sont sensibles à cela, mais l’anorexie promue par la publicité est un exemple de certains des problèmes qui se présentent aujourd’hui dans la clinique.
- Les analystes sont d’accord avec ces lois ?
- Les analystes ne doivent pas donner leur avis sur les lois, ce que je dis c’est que ces symptômes ne concernent pas seulement les analystes. D’abord ils concernent ceux qui ont ces nouveaux symptômes et qui souffrent jusqu’à la mort. Mais ils concernent aussi le champ juridique, le champ médical.
- Dans l’imaginaire social on présuppose qu’un traitement avec un psychanalyste dure beaucoup d’années et que nécessairement il faut parler de l’enfance……
- Il faut distinguer entre l’analyse qui forme un professionnel et l’effet thérapeutique qu’une analyse peut avoir pour quelqu’un qui consulte en demandant soulagement pour sa souffrance. L’expérience qui forme un analyste demande beaucoup de temps. Je crois qu’on ne peut pas réduire ça. Je comprends que la formation d’une profession impossible comme celle du psychanalyste [Freud parlait de trois professions impossibles : gouverner, éduquer, psychanalyser, N. de R.] prend le temps qui est nécessaire. En revanche, très souvent, une petite intervention analytique est suffisante pour modifier beaucoup de choses dans la vie de quelqu’un.
- De quelle façon la psychanalyse peut être appliquée à la thérapeutique dans la culture contemporaine ?
- Il a des nouvelles initiatives de part des analystes lacaniens. Dans ce qu’on appelle les Centres Psychanalytiques de Consultation et Traitement (CPCT) on réalise un travail analytique puisque la psychanalyse est ce qui fait un analyste, au-delà de la durée du traitement. Des analystes très bien formés y travaillent, avec un savoir clinique que je trouve extraordinaire et ça leur permet de localiser dans la consultation le point à partir duquel quelqu’un peut se mettre à travailler pour changer sa souffrance.
Il y a des CPCT dans plusieurs pays du monde : en Europe, au Brésil. Ici en Argentine, PAUSA (“Psicoanálisis Aplicado a las Urgencias Subjetivas de la Actualidad”: “Psychanalyse Appliquée aux Urgences Subjectives de l’Actualité) est un centre orienté par la communauté qui a une façon d’appliquer la psychanalyse similaire à celle des CPCT. À Paris, plus de trois milles personnes ont expérimenté un changement dans leurs vies à partir de la consultation dans le CPCT.
- Plus de trois milles?
Nous ne sommes pas des spécialistes en chiffres, mais je crois qu’il y a plus de 1000 demandes de traitement par an. Le style de travail que le CPCT propose est court du point de vu du temps, sans paiement d’argent, gratuit….. Pourtant, je pense que ce n’est pas gratuit : il y a un paiement personnel qu’on fait. Ce n’est pas facile de parler de soi même à quelqu’un qui écoute de manière responsabilisante. Ceux qui consultent doivent payer ça. Pour les adolescents c’est très important de savoir que le traitement ne dure pas longtemps. Le CPCT leur propose ce pari : on va travailler 6 mois, pas plus, peut être moins, et on va voir ce qu’on peut trouver ensemble. Dans la pratique avec les enfants quelques fois l’intervention de l’analyste est minime et produit des effets très importants. Ça fait que quelques parents disent : « C’est un miracle ! », puisque ils ont cherché une méthode pour sauver le fils de l’émergence de la tristesse ou de l’hyperactivité, ont cherché beaucoup de choses pour l’aider. Quand finalement l’enfant rencontre un analyste, ce n’est pas un miracle mais c’est touchant. L’analyste peut expliquer dans chaque cas de ce dont il s’agit, ce miracle entre guillemets. Il n’y a pas de miracle. Le travail des CPCT est seulement un exemple d’initiative institutionnelle. À mes yeux il ne faut pas restreindre la psychanalyse appliquée à la dernière nouveauté des lacaniens. Il y a beaucoup d’institutions créées par des collègues qui sont intéressantes.
- À propos de ça, c’est important de rappeler qu’en Argentine il y a du traitement gratuit par des psychanalystes dans les hôpitaux. Et dans les cas où l’internement est nécessaire?
Naturellement, la psychanalyse, qui se préoccupe du cas par cas, doit aussi être appliquée dans les institutions où le traitement prend beaucoup de temps. L’institution est un abri pour ceux qui ne peuvent pas supporter leur vie dehors. Maintenant il y a peu de ce qu’on appelle des bonnes institutions, institutions qui logent les gens de manière à ce qu’ils ne soient pas détruits par les méthodes institutionnelles.
Ces institutions demandent sans doute la paix : ne pas être trop dérangé par les patients, éviter les crises, éviter…..tout. Les médicaments peuvent être distribués d’une façon aveugle, sans faire attention au cas singulier de celui-ci, celui-là et cet autre. En ce cas, c’est l’anonymat total. Il me semble que prétendre guérir d’une façon anonyme c’est choisir une méthode qu’on ne peut pas accepter. C’est vrai que les médicaments permettent de réduire le nombre de gens qui séjournent dans les institutions mais il y a aussi besoin d’accueillir les personnes qui souffrent, qui vont très mal, et ainsi éviter passages à l’acte, suicides et ce genre de choses. Quelques fois ça prend un temps très court, d’autres fois plus long.
- Je crois que la psychanalyse est en train d’essayer de se mettre à la page de problématiques sociales comme la violence, la discrimination, la ségrégation.
Les analystes préfèrent parler d’agressivité que de violence. J’y suis un peu impliquée. En Bulgarie, où comme dans tous les pays, il y a de la violence, une violence forte, nous avons expliqué que nous n’allons pas parler de violence, mais d’agressivité de la part des jeunes. Il faut tenir compte de l’âge, du moment de chacun et situer cette façon de s’exprimer sans des mots, mais avec des actes. Ça justifie plus parler d’agressivité que de violence.
- Qu’est-ce que la violence a que l’agressivité n’a pas?
La violence massifie l’abordage du problème de la jeunesse. Je crois que c’est plus difficile de dire que l’agressivité est quelque chose de collectif. L’agressivité est un concept analytique, pas la violence.
Je dis ça parce que les travailleurs sociaux des institutions où nous avons dû parler de la violence en rejetant le terme ont compris très bien pourquoi. C’est important pour leur pratique parce que le concept d’agressivité implique la reconnaissance d’une vie subjective, et pas seulement un mouvement anonyme qui dérange la société. Ça permet de tenir compte de la singularité des actes de chacun.
- Et qu’est-ce que les psychanalystes pensent de l’agressivité qui existe aujourd’hui chez les adolescents?
Je ne suis pas analyste mais je crois qu’aujourd’hui, pour plusieurs raisons, il manque aux adolescents ce qu’on appelle la « dette symbolique ». La réponse des adolescents est de se mettre dans une situation où ce manque se souligne. Pourquoi l’absence de dette symbolique? Parce qu’il y a un déclin du Nom du Père et cela produit des effets. Nous n’allons pas cultiver la nostalgie du père précédent, le père c’est le père d’aujourd’hui.
Peut être que ce qui se manifeste dans la société comme la chute des idéaux et des institutions est ce que les analystes appellent le déclin du Nom du Père [Le Nom du Père est ce qui permet d’incorporer la valeur de la figure paternel et de la loi, et à son tour, rend possible et règle le lien avec les autres N. de R.]. Comment la psychanalyse peut s’orienter dans un moment de crise des modèles ?
Nous n’allons pas restituer les idéaux d’une société qui justement, les rejette. Le travail de l’analyste ce n’est pas celui de retourner à un passé qui est passé.
- De quelle façon la psychanalyse allège la souffrance des gens dans l’époque actuelle?
Les initiatives que les écoles de psychanalyse ont prises sont des façons de répondre à la recherche d’aujourd’hui. Ce sont des réponses diverses : institutionnelles, dans la pratique privée et aussi vers le public, pour dire que les solutions passent par une prudence par rapport aux propositions de la société de consommation. La psychanalyse est une espace qui ne lutte pas contre la société de consommation, mais qui a les moyens pour guérir ceux qui souffrent trop à cause de cette société, où la ségrégation est évidente : la richesse mondiale appartient à moins d’un pour cent de la population. Au Brésil, il ya des psychanalystes qui ont commencé à travailler dans les favelas. Il n’y a pas de remède qui soit écrit dans une ordonnance. Dans chaque endroit c’est différent. Car lorsqu’un petit groupe de jeunes gens s’adresse à un groupe d’analystes pour telle ou telle raison, en tel ou tel moment, nous pouvons les aider un peu à répondre à ce qui leur arrive d’une façon qui ne soit pas agressive. Il y a des ressources, chacun a les siens, peut être il faut mettre en relief justement des ressources différentes à ceux qui sont meurtrières pour eux mêmes et pour les autres.
Dans le social, il y a souvent un effet sur le subjective, sur chaque sujet, la sensation d’être un résidu, une partie superflue (contraire à “indispensable”), un déchet. Par exemple, dans la précarité du travail: aujourd’hui j’ai ce travail, demain on m’écarte, je ne sais pas que je deviendrais……
L’expérience des favelas, à laquelle j’ai participé pendant deux jours l’année dernière, m’a donné la possibilité de connaître un jeune homme qui parlait de sa vie là bas. Il m’a dit : « Je suis comme un rat dans un labyrinthe, dans ma propre ville ». Et cela m’a beaucoup touché. Parce que chacun d’entre nous est comme un rat dans le labyrinthe.
Qui peut dire : « j’aurais de travail demain » ? Presque personne. La précarité est une menace générale, c’est la loi du marché. Nous sommes tous pris, chacun à sa façon, par cette loi qui n’est pas le Nom du Père mais la loi de l’objet de consommation, une loi capricieuse, qui ignore complètement l’être humain, qui privilégie l’économie et, nécessairement produit cette sensation d’être un résidu humain. Mais la loi, c’est quoi dans ce cas ? Il n’y a pas de science économique, il faut le dire, rien n’est prévu par les économistes, ils trouvent des situations sans pouvoir les prévoir. La science prévoit les choses, l’économie n’est pas une science exacte et le modèle économique fonctionne sans loi. Je pense que vraiment le déplacement que la précarité implique nous touche tous.
Aujourd’hui, il y a des propositions d’organisations non gouvernementales et de l’État qui, pour créer des réseaux avec des enfants et des adolescents de secteurs marginalisés qui visent à stimuler la créativité, le développement d’un projet artistique : musical, de danse, de photographie. Serait cela une orientation possible pour la société en général?
La tâche de la psychanalyse n’est pas celle de donner des recettes….. La psychanalyse permet, à ceux qui ont eu la chance de rencontrer un psychanalyste, une façon de ce qu’un collègue d’Espagne a appelé « un plus de vie », une autre façon de vivre, avec ses difficultés, naturellement. Nous n’allons pas proposer des sublimations diverses, la créativité de chacun, comme sortie. Je pense que la possibilité de trouver certains points de référence permette à chacun de se placer d’une façon telle que la jouissance meurtrière soit un peu plus délimitée.




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